Roman Ratushny, activiste urbain kiévien, mort au front, à l’Est de l’Ukraine : « un coup au cœur de toute une génération »

Photo de Roman Ratushny / facebook

Depuis la révolution de Maïdan de 2013-2014, la cause urbaine et l’activisme urbain n’ont cessé d’augmenter en Ukraine. Un de ses militants, Roman Ratushny, est mort à la guerre le 9 juin, près d’Izioum, dans la région de Kharkiv. Le 18 juin, à midi, des centaines de personnes sont venues lui rendre hommage sur la place centrale du Maïdan, à Kyiv. Dès le premier jour de l’invasion russe à grande échelle, le 24 février, Roman avait rejoint la défense territoriale de la capitale, et plus tard la 93e brigade mécanisée, dans une unité d’éclaireurs. Il a participé à la libération de Trostyanets, dans la région de Soumy et il a combattu près d’Izioum. Le 5 juillet, Roman aurait dû fêter ses 25 ans.

Rarement l’émotion sur les réseaux sociaux ukrainiens n’a été aussi unanime. Sa mort a été vécue comme une tragédie pour de nombreux Ukrainiens, même ceux qui ne le connaissaient pas personnellement. Pendant plusieurs jours, le fil d’actualité a été rempli de témoignages. Roman Ratushny est devenu par sa mort le symbole d’une génération politique née pendant la révolution de Maïdan en 2013-2014, et qui s’est engagée ensuite dans des luttes de la société civile, puis contre l’envahisseur russe en février 2022. Roman était la « quintessence de l’Ukraine dont on rêve », lit-on sur Internet. Sa mort est « un coup au cœur de toute une génération… Perdre un tel Roman Ratushny, c’est perdre des années et des décennies de travail acharné et de contributions insensées pour élever un homme de sa trempe », dit la critique d’art et historienne Anna Kaluger. Certains qui travaillaient avec lui rêvaient le voir un jour devenir président du pays, comme Liudmyla Yankina, militante des droits de l’homme et responsable du projet de protection des défenseurs des droits de l’homme et des militants sociaux du Centre des droits de l’homme ZMINA.

Après Maïdan, Roman Ratushny a été actif dans de nombreuses initiatives citoyennes contre des destructions de quartiers à Kyiv en vue de projets immobiliers. En 2019, à l’âge de 21 ans, il fonda l’association « Protégeons Protasiv Yar » contre le projet d’aménagement d’un complexe de sports de glisse, illégal, dans son quartier, dans la banlieue de Kiev. Ce projet envisageait la construction de plusieurs tours d’habitation de quarante étages dans un parc urbain. En juillet 2018, le groupe Daytona, un promoteur immobilier lié au président du conseil public relevant du conseil municipal de la ville de Dnipro, Gennadiy Korban, avait obtenu illégalement l’autorisation de construire dans le parc de Protasiv Yar. Le lancement du chantier et la mise en place de clôtures avaient immédiatement provoqué la colère des riverains. Une réunion publique avait alors été organisée, au cours de laquelle Roman avait été élu représentant du groupe, puis de l’association locale créée pour défendre le parc. En mai 2019, l’Inspection nationale de l’architecture et de la construction interdit au groupe Daytona de poursuivre la construction dans la zone verte. Le promoteur fit appel auprès du tribunal administratif du district de Kyiv. Il obtint gain de cause en septembre 2019. La lutte devant les tribunaux se poursuivit, grâce à l’acharnement de militants comme Roman : les deux décisions du tribunal administratif de district furent finalement été annulées. Le 28 juillet 2020, l’administration d’État de la ville de Kyiv vota pour deux des trois propositions avancées par l’association « Protégeons Protasiv Yar ». La première consistait à restituer le statut de zone verte aux parcelles de Protasiv Yar. La seconde obligeait le conseil municipal de Kyiv à permettre la création d’un parc paysager régional dans cette zone.

Roman Ratushny se rendait régulièrement dans les tribunaux et il était soutenu par des avocats connus des milieux des droits de l’homme en Ukraine, comme Liudmyla Yankina de ZMINA (citée plus haut). Il subissait des pressions de la part des promoteurs immobiliers, des forces de l’ordre et des autorités : Roman se trouvait sur le banc des accusés à cause d’accusations forgées de toutes pièces. Il fréquentait également les tribunaux comme partie plaignante en tant que défenseur des intérêts de Protasiv Yar. Roman recevait aussi des menaces, publiques et privées, de la part du promoteur Gennadiy Korban. Les représentants du promoteur tentèrent de « négocier » avec le militant. Ce fut le cas par exemple de l’avocat Andrei Smirnov, qui occupe désormais le poste de chef adjoint du bureau du président, s’occupant de manière informelle du pouvoir judiciaire. À l’époque, Smirnov avait laissé entendre que des représailles physiques pourraient être exercées contre les militants de Protasiv Yar s’ils n’étaient pas disposés à trouver un compromis. En raison de la situation tendue, les défenseurs de Protasiv Yar lancèrent plusieurs appels à l’aide au président Volodymyr Zelensky. Le chef de l’État avait promis de régler le problème. Cependant, Smirnov a ensuite rejoint le cercle intime du président.

En juin 2022, le tribunal commercial d’État de la Cour suprême d’Ukraine a temporairement interdit la construction à Protasiv Yar. La lutte de Protasiv Yar est ainsi emblématique de la société civile ukrainienne qui tente de s’opposer à des pratiques de corruption et des processus d’artificialisation des sols dans des grands projets d’aménagement. Elle s’est inspirée et a inspiré d’autres mobilisations du même type, l’Ukraine ayant connu une forte montée de l’activisme urbain suite à la révolution, comme dans d’autres pays par exemple en Égypte.

Roman Ratushny a également participé à d’autres luttes contre la corruption, de niveau national, un thème qui était l’une des revendications de la révolution de Maïdan et un des grands chantiers de la période postrévolutionnaire, la guerre constituant, selon de nombreux activistes, un obstacle à la démocratisation et aux réformes portées par la société civile. Roman a participé aux manifestations de rue en soutien à Kateryna Handziuk, une militante anticorruption de Kherson qui a été tuée en 2018. En 2020, Ratushny s’est présenté aux élections du conseil municipal local, mais sans succès. Il avait alors 23 ans. Le 20 mars 2021, il a participé à une manifestation de soutien à Serhiy Sternenko, militant, avocat et YouTuber, devant le bureau présidentiel à Kyiv. Avec le slogan « Vous n’entendez pas ? Eh bien vous allez voir ! », les manifestants avaient demandé la libération de prisonniers politiques, le renvoi des sympathisants de l’ancien régime de Ianoukovitch et des agents russes des fonctions publiques, la fin de la crise constitutionnelle en cours et une réforme judiciaire. Roman fut poursuivi pour avoir participé au rassemblement et inculpé pour « trouble à l’ordre public en raison d’un manque de respect évident pour la société, en relation avec un groupe de personnes avec préméditation et utilisation d’armes ou d’autres objets pouvant infliger des lésions corporelles » (partie 4 de l’article 296 du Code pénal). Le 29 mars, le tribunal Pecherskyy de Kyiv ordonna que Roman soit placé en résidence surveillée 24 heures sur 24. Roman affirma qu’il avait bien participé à la manifestation, mais qu’il n’avait pas commis aucun acte répréhensible. Pour lui, son inculpation et assignation à résidence étaient un moyen de l’éloigner de la lutte pour Protasiv Yar, et notamment de l’empêcher d’assister aux audiences prévues au tribunal.

Le 21 avril 2021, l’activiste fut libéré de son assignation à résidence. La même année, il obtint une autre victoire, pour un événement antérieur, Maïdan. Roman figurait parmi les plaignants d’une plainte déposée contre le gouvernement Ianoukovitch devant la Cour européenne des droits de l’homme, qui reconnut la validité de sa plainte, estimant que son droit de manifester pacifiquement avait été violé en novembre 2013 (lorsqu’il fut battu brutalement par les forces de l’ordre).

Roman Ratushny était le fils de l’écrivaine et journaliste, Svetlana Povalyaeva, et du journaliste et militant de « Sauvez le vieux Kyiv » et organisateur de la Marche pour la liberté du cannabis, Taras Ratushny. Ses amis et connaissances qualifient Roman Ratushny d’extrêmement courageux, intelligent et doté de principes, et prêt à aller jusqu’au bout sans trahir ses positions. La directrice de la Fondation DEJURE (qui se bat pour établir un système judiciaire véritablement indépendant en Ukraine) et présidente de l’initiative « Qui a tué Katya Gandziuk ? », Marina Khromykh, compare la mort de Roman Ratushnyi à la perte de l’activiste Kateryna Handziuk, qui était devenue un symbole de la lutte pour les droits de la société civile. Elle appelle les habitants de Kyiv à empêcher une action du secteur corrompu de la construction à Protasiv Yar, qui pourrait se produire après la mort de Roman. Yevhen Leshan, président de l’organisation publique « Défense ukrainienne » et rédacteur en chef de l’agence de presse « Centre pour le journalisme d’investigation », exprime des craintes du même ordre : « Il semblait à tous que Roman Ratushny était aussi éternel que l’était la lutte de la société ukrainienne contre les maraudeurs effrontés – fonctionnaires et hommes d’affaires qui dévorent l’Ukraine vivante pour de l’argent et pour entrainer sa perte. La crapule qui a essayé de construire Protasiv Yar est probablement en train de dire merci aux balles russes« .

Les Ukrainiens ont connu la mort et la destruction à grande échelle au cours des quatre derniers mois. L’invasion russe a poussé de nombreux Ukrainiens issus de tous les milieux sociaux à se porter volontaires pour les forces armées. Les meilleures de ces recrues sont envoyées au front. De nombreux commentateurs disent que la mort du jeune homme rappelle aux Ukrainiens que la guerre leur prend leurs meilleurs éléments, les plus dynamiques et les plus engagés pour leur pays, y compris ceux qui ont un point de vue critique et progressiste sur la reconstruction de l’État depuis la révolution de Maïdan en 2013-2014.

Perrine Poupin (CNRS/AAU-CRESSON)